Ismaïl Bahri
Par Alexandrine Dhainaut
2011
« Quelque chose […] affleure, s’étale et disparaît ».
Nathalie Sarraute

Surfaces sensibles / écrans sombres
A travers le dessin, la photographie, l’installation ou la vidéo, Ismaïl Bahri s’attache à rendre perceptibles des phénomènes infimes, des micro-événements ou plutôt à les révéler, comme on révèle un cliché, une image latente sur une plaque, ou une pellicule photosensible. Les matériaux souvent précaires dont il use sont autant de réceptacles, de surfaces sensibles accueillant des phénomènes évanescents, au bord de leur effacement. Ainsi, un mur blanc devient plan d'apparition d’une ligne d’ombres tracée à l’aide d’épingles dans Ligne fantôme ; un verre rempli d'encre noire devient plan de projection d'un paysage hors-champ, fragmenté et fantomatique dans la vidéo Orientations.
Point commun entre ces travaux, le noir - la nuit, l’ombre -, se révèlent paradoxalement être un révélateur, une surface de visibilité. Dans Orientations, l’encre ceinte sert de lentille optique, le verre devient une sorte de camera obscura qui, en plus de contenir du liquide, accueille l’apparition d’images et recueille, en son sein, des fragments de monde. Le verre devient un « trou noir » qui montre et aspire le regard, un écran accueillant des mirages. Dans la série de dessins Latence, d’un fond noir irradie un halo spectral obtenu par apposition de fines lignes dessinées au lait. Difficile de ne pas voir ici un lien au cosmique : par leurs formes rondes ou ovales, Latences renvoient à la fois à l’œuf autant qu’aux spirales nébuleuses.
Apparition/Disparition
Chez Ismaïl Bahri, les œuvres brillent par leur caractère labile et par un graphisme à la ténuité extrême. Dans Ligne fantôme, l’ombre portée d’une épingle détermine la position d’une deuxième épingle. Et ainsi de suite. Tributaire de la déclinaison du soleil, cette ligne d’ombres décline à son tour, les segments qui la composaient se disjoignent alors puis disparaissent. Cette mise en scène de la quasi-disparition, de la quasi-absence d’une œuvre est une des problématiques qui sous-tend le travail de l’artiste. Son intérêt pour ce qui se dérobe est une façon pour lui de mettre la perception à l’épreuve de ses propres limites, de montrer une œuvre au seuil de son invisibilité. La série Ecumes joue sur cette tension : comme autant d’ovocytes graphiques, l’artiste applique une couche transparente de lait qui vient accueillir de microscopiques poussières de graphite noir pour en souligner discrètement les bords. Aériens et éthérés, les dessins appellent à une distance rapprochée avec le visiteur sans quoi l’œuvre échappe au regard. Dans Orientations, l’encre noire met en scène une captation veine du paysage et un débordement, une fuite des images.
Dans la série Latence, Ismaïl Bahri joue cette fois sur les nuances subtiles, sur la propagation du dessin par capillarité. D’abord, il applique un premier aplat de lait de forme souvent ronde sur une plaque de verre de petit format. La coagulation de celui-ci circonscrit une surface à l’intérieur de laquelle va émerger une concrétion de cercles concentriques. L’artiste dépose alors une seconde dose de lait à l’aide d’une pipette puis, par un mouvement circulaire, fait délicatement glisser le liquide le long des bords coagulés. Et ainsi de suite, six à sept heures durant. Cette stratification par contigüité de lignes imperceptibles apparentant le dessin à la coupe transversale d’un minéral, ajoutée au caractère diaphane du liquide créent des œuvres fragiles autant qu’infimes.
Contagion par contigüité, progression par capillarité : les mouvements amorcés par Ismaïl Bahri entretiennent un contact ténu à la matière et restent aux aguets des micro-événements affleurant à même la surface des choses. L’artiste fait souvent référence à « l’inframince » de Marcel Duchamp mais également à la physicienne allemande Agnes Pockels qui donna naissance à la « Physique des surfaces » en s’intéressant, notamment, à la mesure de la « tension superficielle des liquides » : deux approches qui ont en commun une même acuité envers les infimes manifestations physiques. Aussi, chez Ismaïl Bahri, il y a cette tentative, sans cesse déclinée, de capter d’infimes vibrations et d’échafauder l’évanescent.
Dans un rapport de vulnérabilité, l’artiste aime à épouser des plis, des mouvements, au lieu de les imposer. L’ombre portée de la première épingle détermine la direction de la Ligne fantôme : l’artiste épouse les plis de lumière. Dans Orientations, l’encre, telle une boussole illusoire, dirige l’artiste au hasard de sa déambulation dans les rues de Tunis. Dans la série photographique Sang d’encre, l’artiste dépose une infime dose d’encre noire sur certaines parties du corps de ses parents. Par capillarité, l’encre se diffuse aléatoirement à travers les rides et les commissures poreuses de l’épiderme. L’artiste poursuit alors cette ponctuation d’encre en suivant les aléas de l’épanchement, jusqu’à former un réseau, une constellation d’étoilements sombres. Dans Latence, c’est la coagulation du lait qui détermine le mouvement des couches liquides successives venant lécher les bords. Le moindre obstacle, poussière, aspérité dévient leur écoulement. Aussi, dans la plupart des œuvres, c’est la matière qui implique la forme. L’artiste amorce le mouvement, observe la matière prise dans son devenir pour l’accompagner dans sa transformation.
Subversion douce
Dans le travail d’Ismaïl Bahri, il est beaucoup question de porosité. Jouant sur la relation entre le contenant et le contenu, le plein et le vide, le travail de l’artiste repose sur la disposition d’un corps ou d’un objet à être débordé, à transpirer au/un dehors à fleur de peau ou d’eau. Pour qu’il y ait débordement, il faut un contour, une ligne, cette soudure entre le plein et le vide. Pour Ismaïl Bahri, cette ligne vient souvent circonscrire un cercle. La forme ronde prédomine dans son travail : la goutte d’eau de Coulée douce, les cercles concentriques de Latence ou Ecumes, le gobelet d’Orientations, et de manière plus métaphorique, la sphère familiale de Sang d’encre. Le cercle, symbole de la plénitude, est l’élément débordé, menacé par le vide, la corruption ou l’expansion de sa substance. Réflexion sur la fragilité de la vie, le travail d’Ismaïl Bahri, fin et sensible, transpire dans la transparence et finit par exhaler un parfum de douce subversion.