Ismaïl Bahri

Ismaïl Bahri

Par Alexandrine Dhainaut
2011

« Quelque chose […] affleure, s’étale et disparaît ».
Nathalie Sarraute

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Ismaïl Bahri, Ligne fantôme, installation in situ, épingles et ombre, 2002-2011

Surfaces sensibles / écrans sombres

A travers le dessin, la photographie, l’installation ou la vidéo, Ismaïl Bahri s’attache à rendre perceptibles des phénomènes infimes, des micro-événements ou plutôt à les révéler, comme on révèle un cliché, une image latente sur une plaque, ou une pellicule photosensible. Les matériaux souvent précaires dont il use sont autant de réceptacles, de surfaces sensibles accueillant des phénomènes évanescents, au bord de leur effacement. Ainsi, un mur blanc devient plan d'apparition d’une ligne d’ombres tracée à l’aide d’épingles dans Ligne fantôme ; un verre rempli d'encre noire devient plan de projection d'un paysage hors-champ, fragmenté et fantomatique dans la vidéo Orientations

Point commun entre ces travaux, le noir - la nuit, l’ombre -, se révèlent paradoxalement être un révélateur, une surface de visibilité. Dans Orientations, l’encre ceinte sert de lentille optique, le verre devient une sorte de camera obscura qui, en plus de contenir du liquide, accueille l’apparition d’images et recueille, en son sein, des fragments de monde. Le verre devient un « trou noir » qui montre et aspire le regard, un écran accueillant des mirages. Dans la série de dessins Latence, d’un fond noir irradie un halo spectral obtenu par apposition de fines lignes dessinées au lait. Difficile de ne pas voir ici un lien au cosmique : par leurs formes rondes ou ovales, Latences renvoient à la fois à l’œuf autant qu’aux spirales nébuleuses. 


Apparition/Disparition

Chez Ismaïl Bahri, les œuvres brillent par leur caractère labile et par un graphisme à la ténuité extrême. Dans Ligne fantôme, l’ombre portée d’une épingle détermine la position d’une deuxième épingle. Et ainsi de suite. Tributaire de la déclinaison du soleil, cette ligne d’ombres décline à son tour, les segments qui la composaient se disjoignent alors puis disparaissent. Cette mise en scène de la quasi-disparition, de la quasi-absence d’une œuvre est une des problématiques qui sous-tend le travail de l’artiste. Son intérêt pour ce qui se dérobe est une façon pour lui de mettre la perception à l’épreuve de ses propres limites, de montrer une œuvre au seuil de son invisibilité. La série Ecumes joue sur cette tension : comme autant d’ovocytes graphiques, l’artiste applique une couche transparente de lait qui vient accueillir de microscopiques poussières de graphite noir pour en souligner discrètement les bords. Aériens et éthérés, les dessins appellent à une distance rapprochée avec le visiteur sans quoi l’œuvre échappe au regard. Dans Orientations, l’encre noire met en scène une captation veine du paysage et un débordement, une fuite des images.

Dans la série Latence, Ismaïl Bahri joue cette fois sur les nuances subtiles, sur la propagation du dessin par capillarité. D’abord, il applique un premier aplat de lait de forme souvent ronde sur une plaque de verre de petit format. La coagulation de celui-ci circonscrit une surface à l’intérieur de laquelle va émerger une concrétion de cercles concentriques. L’artiste dépose alors une seconde dose de lait à l’aide d’une pipette puis, par un mouvement circulaire, fait délicatement glisser le liquide le long des bords coagulés. Et ainsi de suite, six à sept heures durant. Cette stratification par contigüité de lignes imperceptibles apparentant le dessin à la coupe transversale d’un minéral, ajoutée au caractère diaphane du liquide créent des œuvres fragiles autant qu’infimes. 

Contagion par contigüité, progression par capillarité : les mouvements amorcés par Ismaïl Bahri entretiennent un contact ténu à la matière et restent aux aguets des micro-événements affleurant à même la surface des choses. L’artiste fait souvent référence à « l’inframince » de Marcel Duchamp mais également à la physicienne allemande Agnes Pockels qui donna naissance à la « Physique des surfaces » en s’intéressant, notamment, à la mesure de la « tension superficielle des liquides » : deux approches qui ont en commun une même acuité envers les infimes manifestations physiques. Aussi, chez Ismaïl Bahri, il y a cette tentative, sans cesse déclinée, de capter d’infimes vibrations et d’échafauder l’évanescent. 

Dans un rapport de vulnérabilité, l’artiste aime à épouser des plis, des mouvements, au lieu de les imposer. L’ombre portée de la première épingle détermine la direction de la Ligne fantôme : l’artiste épouse les plis de lumière. Dans Orientations, l’encre, telle une boussole illusoire, dirige l’artiste au hasard de sa déambulation dans les rues de Tunis. Dans la série photographique Sang d’encre, l’artiste dépose une infime dose d’encre noire sur certaines parties du corps de ses parents. Par capillarité, l’encre se diffuse aléatoirement à travers les rides et les commissures poreuses de l’épiderme. L’artiste poursuit alors cette ponctuation d’encre en suivant les aléas de l’épanchement, jusqu’à former un réseau, une constellation d’étoilements sombres. Dans Latence, c’est la coagulation du lait qui détermine le mouvement des couches liquides successives venant lécher les bords. Le moindre obstacle, poussière, aspérité dévient leur écoulement. Aussi, dans la plupart des œuvres, c’est la matière qui implique la forme. L’artiste amorce le mouvement, observe la matière prise dans son devenir pour l’accompagner dans sa transformation.


Subversion douce

Dans le travail d’Ismaïl Bahri, il est beaucoup question de porosité. Jouant sur la relation entre le contenant et le contenu, le plein et le vide, le travail de l’artiste repose sur la disposition d’un corps ou d’un objet à être débordé, à transpirer au/un dehors à fleur de peau ou d’eau. Pour qu’il y ait débordement, il faut un contour, une ligne, cette soudure entre le plein et le vide. Pour Ismaïl Bahri, cette ligne vient souvent circonscrire un cercle. La forme ronde prédomine dans son travail : la goutte d’eau de Coulée douce, les cercles concentriques de Latence ou Ecumes, le gobelet d’Orientations, et de manière plus métaphorique, la sphère familiale de Sang d’encre. Le cercle, symbole de la plénitude, est l’élément débordé, menacé par le vide, la corruption ou l’expansion de sa substance. Réflexion sur la fragilité de la vie, le travail d’Ismaïl Bahri, fin et sensible, transpire dans la transparence et finit par exhaler un parfum de douce subversion.

Ismaïl Bahri, Latence, dessins, 2011

Ismaïl Bahri

“Something […] surfaces, sprawls and disappears”.
Nathalie Sarraute

Ismaïl Bahri, Ghost line, installation, 2002-2011

Sensitive surfaces / dark screens

Through drawing, photography, installation or video, Ismaïl Bahri makes minute phenomena and micro events perceptible and reveals them, as one reveals a cliché, a latent image on a plate or a photosensitive film. He often uses flimsy materials such as receptacles and sensitive surfaces that welcome evanescent phenomena on the verge of erasing. Thereby, a white wall becomes the apparition plan of a line of shadows drawn with pins in Ghost Line; a glass filled with black ink becomes the projection plan of an off-camera fragmented and ghostly landscape in the Orientations video. 

What these works have in common – the dark, the night and the shadow – paradoxically turns out to be an indicator, a surface of visibility. In Orientations, the ink is used as an optical lens, the glass becomes a sort of camera obscura, which, besides containing liquid, welcomes the appearing of images and collects fragments of the world. The glass becomes a “black hole”, which shows and sucks up the eyes and a screen that receives mirages. In the series of drawings Latency, a spectral halo obtained by affixing thin lines drawn with milk irradiates from a black background. It is easy to see there a reference to the cosmic; with its round and oval shapes, Latency refers both to the egg as well as nebulous spirals. 

Appearing/Disappearing

Ismaïl Bahri’s works shine by their labile dimension and their extremely tenuous drawing style. In Ghost Line, the shadow brought by a pin determines the position of a second pin. And so on. Dependent on the sunset, the line of shadows fades and the segments that made it loosen then disappear. This setting of the quasi-disappearing, of the quasi-absence of a work is one of the problems that underlie the artist’s work. His interest in what flits is a way for him to put perception to the test of its own limits, to show a work on the edge of its invisibility. The series Foams plays on this tension: like numerous graphic oocytes, the artist puts a transparent layer of milk that welcomes microscopic dusts of black graphite to discretely underline its edges. Airy and ethereal, the drawings call for a close distance with the visitor otherwise the work escapes from the eyes. In Orientations, the black ink sets a vain harnessing of the landscape and a flood, an outflow of images. 

In the series Latency, Ismaïl Bahri plays on subtle nuances, on the propagation of the drawing by capillarity. First of all, he puts a first layer of milk of a round shape with a small glass plate. The curdling contains a surface inside from which will emerge a concretion of concentric circles. The artist then puts a second layer of milk with a pipette and then with a circular motion, makes the liquid delicately slide along the curdled edges. And so on for six or seven hours. This stratification by contiguity of imperceptible lines that makes the drawing look like a cross section of a mineral and the diaphanous aspect of the liquid create fragile and minute works. 

Contagion by contiguity, progression by capillarity: the movements activated by Ismaïl Bahri maintain a tenuous contact with the matter and remain alert when micro events happen at the very surface of things. The artist often refers to Marcel Duchamp’s “infra-thin” (Infra-mince) but also to the German physicist Agnes Pockels who gave birth to the “Surface physics” by studying the measure of liquids’ superficial tension: these two approaches have in common the same acuity towards minute physical manifestations. Also, Ismaïl Bahri constantly attempts to capture minute vibrations and build up the evanescent. 

In a vulnerable relation, the artist likes to take on folds and motions instead of imposing them. The shadow cast on the first pin determines the direction of the Ghost Line: the artist takes on the shape of the light folds. In Orientations, the ink, as an illusory compass, directs the artist as he wanders in the streets of Tunis. In the photographic series Sang d’encre, the artist puts a minute dose of black ink on his parents’ body parts. By capillarity, the ink unpredictably spreads through the wrinkles following the epidermis’ porous commissures. The artist keeps punctuating with the ink following the hazards of effusion until it forms a network, a constellation of dark stars. In Latency, the curdling milk determines the motion of successive liquid layers that lap against the edges. The least obstacle, dust or asperity becomes their outflow. Also, in most of the works, the matter determines the form. The artist starts a motion, observes the matter taken in its own future to accompany it in its transformation. 

Sweet subversion

Ismaïl Bahri’s work often tackles the question of porosity. Playing on the relation between content and container, the full and the empty, the artist’s work lies on the aptitude of a body or an object to be overflowed, to sweat on the skin surface or just above the water. To create an overflow, there must be an outline, a line, this soldering between the full and the empty. For Ismaïl Bahri, this line often defines a circle. The round shape predominates in his work: the water drop in Coulée douce, the concentric circles in Latency or Foams, the glass in Orientations, and in a more metaphorical way, the family sphere in Sang d’encre. The circle, symbol of fullness, is the overflowed element, threatened by the void, the corruption or expansion of its substance. Reflection on life’s fragility, Ismaïl Bahri’s work, shrewd and sensitive, sweats in the transparence and eventually exhales a perfume of sweet subversion. 

   Ismaïl Bahri, Latency, drawing, 2011