Images mouvementées
Lettre d'Olivier Marboeuf à Ismaïl Bahri
(à l’occasion de Film à blanc à la Galerie Les filles du calvaire)
Mars 2015
Olivier Marboeuf commissaire et directeur de l'Espace Khiasma

Cher Ismaïl,
Voilà déjà un certain temps que nous traversons ensemble ton travail avec cette correspondance débutée au moment de l'exposition Mandrake a disparu. Nous parlions alors des régimes d'apparition de l'image et de l'illusion comme production d'une communauté.
Nos échanges ont accompagné la lente maturation de cette nouvelle série que tu présentes aujourd'hui à la Galerie Les filles du calvaire sous le titre Film à blanc, exposition qui prolonge et développe sommeils réalisée à l'Espace Khiasma à l'automne dernier. Je résiste cependant volontiers à l'idée d'une lettre de clôture car il me semble difficile de clôturer ce processus particulier que tu as ouvragé, cette machine où l'image ne cesse d'advenir et où la pensée se doit ainsi sans cesse de reformuler ce qui arrive.
Je retiendrais ici seulement deux motifs à l'œuvre dans Film à blanc, deux projets quelques peu inédits dans ton travail et qui sont des forces puissantes mais discrètes qui agissent ces nouvelles pièces – même s'ils éclairent sous un autre jour, réactivent, des pièces passées telles que le film Orientations, par exemple. Pour être plus précis, il y a deux tentatives avortées et c'est dans leur mise en échec que réside certaines nouvelles perspectives de ton travail. Ces deux motifs – au sens esthétique comme politique – ont à voir avec ta volonté d'interroger dans tes travaux récents la possibilité d'un certain rapport au monde alors que tu t'es tenu jusqu'alors à une distance certaine des contextes sociaux, à la manière d'un laborantin appliqué dont ce ne serait pas les affaires que de s'occuper de la chose publique. Le monde était pourtant là – un journal se déroulait et laissait apparaître une actualité partiellement cryptée, un drapeau ou une enseigne scintillait dans le miroir noir d'un verre d'encre - mais un monde toujours à l'échelle de l'intime, dans le creux de la main. Là, il s'agissait de sortir, de tenter de s'inscrire, de s'engager. Avec les échos de la révolution tunisienne, les deux motifs s'enroulaient l'un dans l'autre : le retour au pays - motif romantique s'il en est - et le mouvement vers un corps social, une communauté.
Je t'ai parlé à ce sujet d'une certaine écologie de ton travail qui rate l'évènement, c'est-à-dire un point de vue qui interdit l'accomplissement – probablement utopique – d'un cinéma direct, dans le sens de la marche. Car l'événement dans son éblouissement empêche littéralement son propre récit autrement que dans un principe performatif – en être, faire corps avec lui. Sinon à travailler à sa marge, à ses bords, à ce qu'il agite, longtemps après dans le paysage, dans les corps, sa trace. Et pour cela, comme tu t'y appliques à en réduire l'impossible éclat, à l'occulter partiellement pour le voir sans cesse apparaître, advenir – l'évènement qui sans cesse advient étant probablement, dans son essence même, justement révolutionnaire.
L'autre geste est celui de la délégation. T'en remettre au vent pour le montage de tes plans s'inscrit dans la continuité de ce que tu proposais pour des pièces précédentes. Tu ouvrageais alors des stratégies pour que tout semble arriver de soi et par soi, laissant les principes physiques faire leur œuvre, dans une forme d'animisme paisible. Ce qui est nouveau – même si Orientations s'appuyait déjà partiellement sur cette tension entre le vu et le dit - est cette délégation faite à la parole de la rue qui soudain, étonnement aiguisée, trace un paysage social. Un lieu parlé, à la fois physique et mental. Cette présence partiellement invisible des locuteurs pourrait relever d'un échec à montrer, si l'on s'en tenait aux enjeux héroïques du documentaire sans interroger ce que nous raconte vraiment l'éblouissante profusion des images de l'urgence. Car nous voyons bien ici aussi un lieu, un monde se révéler dans ce que la voix agit et agite dans les images, une double palpitation.
Cher Ismaïl, les deux promesses sont tenues, par un chemin de traverse comme toujours. Voilà un touchant retour au pays et une entrée dans le monde qui s'agite. Pour cela, il ne fallait pas moins que ces images mouvementées, ce qui fut d'ailleurs le premier nom du cinéma.
