Avoir lieu

Avoir lieu
Lettre d’Olivier Marboeuf à Ismaïl Bahri 

Journal Phantom n°6

mars 2014
Lien vers le texte

Cher Ismaïl,

Content de voir au travers de cette dernière lettre tout le chemin – de pensée – parcouru depuis nos premiers échanges qui se sont progressivement élargis et enrichis du regard de toute une petite communauté à la fois par des moments de rencontre, de co-présence, mais aussi par la manière dont tu joues toi-même le rôle de ce fameux intercesseur, de cette membrane entre différentes paroles et espaces que tu traverses, qui te traversent et dont le texte devient à sa manière un espace de relation, un lieu. En réfléchissant il y a quelques semaines à la notion du médiateur en art pour les besoins d’une rencontre à laquelle je participais, je me suis dit que l’une des issues de cette question épineuse serait de penser le médiateur en tant que narrateur et sa parole, non pas comme une autorité sur ce qui est vu mais comme espace particulier dans lequel se déploie ce qui est vu, une possibilité du lieu donc. La parole comme lieu d’exposition, c’est-à-dire comme une conception étendue de l’espace où prennent place les œuvres. Quand je parle d’extension, c’est pour dire que les choses peuvent se déployer par les bords, par les limites de ce qu’il est admis de considérer comme étant le lieu de l’art. Et donc non plus la parole comme objet central de l’art contemporain qui empêcherait littéralement l’œuvre d’avoir lieu, c’est-à-dire de se déployer comme une expérience sensible avec une nécessaire dimension d’indicible et de secret, mais une parole qui serait une tentative de débordement de l’espace où « cela a lieu ». Comme le dispositif de Percées, une tentative de mettre en relation une expérience avec son « en dehors ». Une parole discrète, au sens d’une faible quantité mais aussi quelque chose qui agit sans faire de bruit, l’air de rien, sans que cela soit directement perceptible. Là encore je trouve des correspondances avec les œuvres que tu développes actuellement.

Pour revenir à la parole, je me suis rendu compte qu’elle prenait une toute autre charge lorsqu’elle était prononcée en public, qu’elle tentait une espèce de passe magique en direct. Et d’une certaine manière lorsqu’elle s’autorisait à se produire sans être autorisée. Cela rejoint la question de l’incompétence que nous avions partagée lors d’un précédent Lundi de Phantom. L’espace de l’incompétence est peut-être l’espace vacant, possible à investir dans une société qui réclame sans cesse de la compétence individuelle et qui est obsédée par la maîtrise du risque, deux dimensions qui fabriquent une « culture du projet », c’est-à-dire un savoir-faire non pas rapporté à l’expérimentation de situations possibles mais au contrôle de ce qui va se produire effectivement – on aurait envie de dire « si tout va bien ». Je conviens que l’incompétence dont j’aperçois le potentiel – et dont j’aimerais comprendre la manière dont elle pourrait s’exprimer positivement – est particulière. C’est une incompétence qui réclame du désir, de la présence et non l’incapacité à agir, la perte de vitalité que fabriquent les pressions d’un système de la performance – qui produit à dessein l’incompétence du consommateur, jamais disponible à autre chose qu’à un jeu de transactions : de biens, de temps, d’affects. On pourrait dire que c’est l’incompétence de l’amateur qui m’intéresse car elle repose sur le désir de faire l’expérience des choses par soi-même sans projection au-delà de l’expérience elle-même. Il n’est pas facile de parler d’amateur aujourd’hui sans tomber dans des controverses un peu politiciennes qui opposent amateurs et professionnels de l’art, créativité et création. On peut simplement noter que l’augmentation du niveau de formation des professionnels de l’art et de la culture se traduit par la fabrication d’un espace de légitimité de la parole inscrit du côté du savoir académique plus que de la pensée par l’expérience – que l’on pourrait considérer comme l’un des fondements de la pensée-artiste et peut-être un endroit que partagent l’artiste et l’amateur.

Cela produit d’évidence une difficulté à agir, une peur même parfois, qui pour moi va à l’encontre de la fabrication d’un lieu et qui explique la prise de rang de la communication comme une forme d’action à distance, le « faire signe » plutôt que le « faire lieu ». Le « faire lieu » s’appuie sur la nécessite de co-présence des corps, la construction d’une situation structurée par un ensemble de décisions tout autant qu’une production entropique de savoirs débordant radicalement le cadre de ce qui peut-être « pré-vu ». Des savoirs situés qui sont souvent des formes inclassables de production de la pensée dont il est nécessaire de connaître l’espace d’énonciation pour les saisir et qui disent autant d’eux-mêmes que des lieux dans lesquels ils se sont constitués.

Le « faire signe » vise évidemment autre chose ; l’efficience du résultat. C’est une opération qui « vise à », qui ne se perd pas en route, qui va directement au but sans même laisser exister sa trajectoire. Ce « faire signe » recouvre les stratégies de communication produites par les institutions, les commissaires et parfois les artistes eux-mêmes. C’est un ensemble de gestes structurés autour d’un objectif précis, un projet, un assemblage de stimuli visant une situation qui en quelque sorte est dès le départ dans le passé, qui n’aura pas besoin d’avoir de présence ni de présent. « Cela a eu lieu » et donc n’a pas besoin d’avoir lieu pour atteindre son objectif. De ce point de vue l’écologie du « faire signe » n’est pas située, c’est une spirale dans l’espace de la communication qui n’a pas d’extériorité, pas de lieu d’existence. Même si d’évidence ce qui m’intéresse se situe clairement du côté du « faire lieu », de la fabrication de situations vécues, il ne s’agit pas pour autant d’instruire un procès à la communication mais d’essayer de voir comment elle peut contribuer à redoubler l’expérience du lieu. C’est par ce chemin que je suis revenu à cette idée que nous avions évoquée de « hanter les lieux », c’est-à-dire faire revenir dans un temps communs différentes temporalités du lieu. Un lieu hanté par lui-même, par les différentes expériences qui l’ont traversé. D’où une autre nécessité qui m’est apparue, celle du témoin, au sens, de nouveau, de l’historien amateur qui partage autant ce qu’il a vu et vécu qu’une part d’oubli – d’incapacité à se rappeler – permettant aux autres de trouver des espaces de projections dans son récit. Mais de cela il faudra également reparler. Il me semble, en tout cas, subitement nécessaire d’interroger la durée des relations entre des artistes et un lieu et la possibilité, chose parfaitement incongrue dans la situation actuelle, de considérer les premiers comme des témoins capables par leur formes et leurs langages d’actualiser sans cesse l’histoire du second, de replier d’une certaine manière les temporalités du lieu sur elles-mêmes – opération qui pourrait concerner potentiellement aussi les commissaires et le personnel des institutions.

Il me semble donc important de ménager des espaces où puisse s’énoncer une parole publique expérimentale, pas forcément experte, qui relèverait d’une tentative, une idée au travail comme une sculpture à moitié façonnée qui laisserait encore apparaître le bloc de pierre dans laquelle elle est taillée. Une idée dont l’origine est encore visible et partagée. On perd de vue les possibilités de produire une pensée avec les autres, de peur de ce que cela engage – de regards, de risques, de relations. Il me semble clair que ce qui fait lieu – dans l’art et ailleurs – tient d’une certaine intensité, d’un certain engagement dont il s’agirait de comprendre les conditions d’existence.
Dans un texte que je suis en train de finir par ailleurs, « Un feu sans lumière », je me suis intéressé aux paradoxes de ce qui fonde à mes yeux le lieu et notamment à la question de la bienveillance.
Comment créer les conditions de la bienveillance nécessaire à ce qu’un espace provisoire apparaisse ? Comment les créer alors qu’il ne semble pas possible / souhaitable de désirer une pareille chose que la bienveillance, qu’elle ne peut être que la conséquence indirecte d’une écologie, de situations et d’attentions particulières – et à ce titre, elle est en quelque sorte produite par l’extérieur. Elle ne peut être une injonction – comme la démocratie culturelle – et on ne peut en faire le constat qu’avec retard. Le lieu est donc ce qui est soudainement là – comme nous l’avons vécu parfois lors des Lundi de Phantom – mais pas toujours et pas toujours là où on l’attend et quand on l’attend.

Il se dessine par les marges, par des séries d’intensités qui le font apparaître. Il ne peut être visé. C’est ce que je retiens aussi de nos échanges récents avec Jean-Paul Curnier ;  pour tuer un animal le chasseur ne doit pas viser son cœur, ne doit pas même désirer viser son cœur, il doit devenir avec lui un seul et même espace et la flèche qui atteint alors le cœur de l’animal n’est plus une trahison, elle appartient à une expérience commune, à une histoire de survie qui s’énonce sans violence – comme le chasseur indien qui prend la peine d’expliquer à sa proie mourante pourquoi il la tue et de s’en excuser. Le  « feu sans lumière » est ce lieu qui n’a pas de forme particulière, ni contours ni de limite dans le temps et l’espace. Dans le cas qui nous intéresse, les œuvres ne sont pas plus à l’intérieur du lieu que le lieu est en elles. Il y a une forme de rupture des échelles et des autorités qui me semble tout à fait faire écho à ce que les pièces que tu imagines font au lieu et à ce que lieu leur fait.

Avoir lieu (to happen, take place, occur)

Dear Ismaïl,

Reading your last letter I was happy to see all the trails—of thought—traced since our first exchanges, which have progressively deepened and been enriched by a small community created by moments of encounter, of co-presence, but also by the way you yourself play the role of your beloved intercessor, a membrane between the different words and spaces you cross through and that cross through you, finally serving so that the text becomes in its own way a space for relation, becomes a site. A few weeks ago I was thinking of the notion of a mediator in art for an encounter in which I was to participate; it came to me that one of the possible ways to consider this thorny question would be to think of the mediator as a narrator and his/her words, not as an authority on what is seen, but as a particular space in which what is seen unfolds—a possibility of a venue or place. Words or speech as exhibition site, as an extended conception of the space where the art works take up residence. When I speak of extension, I mean that things may unfold by the edges, by the limits of what is considered to be the place of art. And so, not words or language as the central object of contemporary art, which would literally prevent the work from occurring, that is to say transpiring as a sensitized experience with a necessary secret and inexpressible dimension, but words that would be an attempt at moving beyond the space where “it happens”. As for the set-up for Percées, an attempt to create a relation between an experience and what lies “outside” of it. Discreet words, in the sense of a small quantity, but also something that would happen without much ado, very simply, without anything being directly perceptible.

To come back to words, I realized that they have a significantly different weight when they are pronounced in public, taking on something of the magic trick. And more so when speech allows itself to occur without authorization. This comes back to the question of incompetence that we considered at a previous Phantom Monday. The space for incompetence is perhaps the vacant space, which can be occupied in a society that ceaselessly demands individual competence and that is obsessed by the mastery of risk, two dimensions which manufacture a “culture of projects”, or a savoir-faire not related to the experimentation of possible situations but to the control of what is actually going to occur—I almost want to add “if all goes well”. I admit that the incompetence for which I see a potential—and for which I would like to understand how it could be positively expressed—is very particular. It is an incompetence which requires desire, presence and not the incapacity for acting, the loss of vitality created by the pressures of a performance oriented system—which knowingly produces the incompetence of the consumer, never open to anything other than a system of transactions: for goods, time, the experience of emotions. I could say that it is the incompetence of the amateur that interests me, because it is predicated on the desire to experience things oneself, with no projections that go beyond the experience itself. It is not easy to speak of the amateur today without falling into rather political controversies that oppose amateurs and professionals of art, creativity and creation. We can simply note that the augmentation of the level of training of art and culture professionals translates as the manufacture of a legitimized space for speech, registered on the side of academic knowledge more than that of thought procured through experience—which could be considered as one of the foundations of the artist-thought and may be a place shared by artist and amateur.

This clearly produces a difficulty for taking action, sometimes even a fear, which for me goes against the idea of creating a site and explains how communication is used as a form of long distance action, “faire signe” or “informing” or “indicating”, rather than “faire lieu” or “letting something occur” or “making a site”. “Faire lieu” relies on the necessity of a co-presence of bodies, the building of a structured situation by way of an ensemble of decisions as well as an entropic production of knowledge extending radically beyond the limits of what may be “pré-vu”, or “fore-seen”. Bodies of knowledge that are often unclassifiable forms of production of thought, for which it is necessary to know the place of enunciation in order to understand them, fields of knowledge that speak as much about themselves as about the sites in which they are constituted.

“Faire signe”, (informing or indicating), obviously targets something else entirely: the efficacy of the result. It is an operation that “aims to”, that doesn’t get lost along the way, that goes directly to the objective, without even allowing its trajectory to exist. This “faire signe” includes communication strategies produced by institutions, curators and sometimes by artists themselves. It is an ensemble of gestures structured around a precise objective, a project, an assemblage of stimuli aimed at a situation that from the beginning is already in the past, that will have no need for a presence or a present. “It occurred” and therefore does not need to occur to attain its objective. In this perspective, the ecology of the “faire signe” is not situated anywhere, it is a spiral in the space of communication, which has no exterior, no place of existence. Even if what interests me lies clearly on the side of “faire lieu”, of the fabrication of experienced situations, that doesn’t mean making a case against communication, but to try to see how it can contribute to intensifying the experience of an occurrence, or site. It is in this way that I came back to the idea we evoked previously: of “haunting a site”, or bringing back in a shared time different time scales of the site. A site that is haunted by itself, by the different experiences that have crossed through it. And another necessity presented itself to me: the witness, in the sense, here again, of an amateur historian who shares both what he/she has seen and experienced as well as what he/she has forgotten—the inability to remember—allowing others to find spaces for projection in the narrative. We will have to speak of this again. In any case, it suddenly seems necessary to me to question the length of relations between artists and the site and the possibility, which is incongruous in the current situation, of considering the former to be witnesses able, by their forms and languages, to continuously renew the history of the latter, to fold the different time scales of the site into themselves—an operation that could potentially also concern curators and the personnel of institutions.

It seems important to me to create spaces where experimental public speech may be practiced, not necessarily expert speech, but words which would proceed from an attempt, an idea of work something like a half-made sculpture emerging from the original block of stone. An idea whose origin remains still visible and shared. We lose sight of the possibilities of producing an idea with others, in fear of what may be demanded—regards, risks, relations. It seems clear to me that what makes an occurrence—in art and elsewhere—has something to do with a certain intensity, a certain investment, whose conditions for existence must be understood. In a text that I am working on right now, “A fire without light”, I’ve become interested by the paradoxes that in my view are the foundation of site and in particular the question of goodwill. How can we create conditions of good will that are necessary so that an ephemeral space can appear? How can we create them when it does not seem possible/desirable to want such a thing as good will, that it can only be the indirect consequence of a particular ecology, situations and attentions—and in this sense, good will is produced from the outside. It cannot be an injunction—like cultural democracy—and we cannot establish it except after the fact. The site is thus what is suddenly there—as we’ve sometimes experienced it at certain Phantom Mondays—but not always, and not always there where we expected it or when we expected it.

It emerges from the margins, by a series of intensities that reveal it. It cannot be targeted. This is also what I retain from our recent exchanges with Jean-Paul Curnier; to kill an animal, the hunter must not aim at its heart, nor even want to aim at its heart, he must become one and the same space with his prey and the arrow that then pierces the animal’s heart will not be treasonous, it is instead part of a common experience, a history of survival, pronounced without violence—like the Indian hunter who takes the time to explain to his dying prey why he killed it and offers it his excuses. The “fire without light” is that place that has no particular form, nor contours or limits in time and space. In the situation that concerns us, the works of art are no more inside the site than the site is inside them. There is a form of rupture of scales and authorities which I find echoes what your imagined works do to the site and what the sight does to them.